« Les Meules », documentaire sur la famine en Ukraine 1932-1933 (ACTUALISÉ)

« Les Meules », documentaire sur la famine en Ukraine 1932-1933 (ACTUALISÉ)

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Samedi 2 décembre nous vous avons invités au Cinéma l’Univers  pour la projection du film « Les Meules », un documentaire poignant d’Anna GIN sorti en 2008. Ce film traite d’un sujet très peu connu : la famine artificielle organisée en Ukraine par le gouvernement de Staline dans les années 30. Basé sur le témoignage de personnes aujourd’hui très âgées, ce documentaire donne la parole aux derniers survivants qui vivent dans la région de Kharkiv. Des personnes qui alors n’étaient que des enfants…

Anna GIN et l’équipe de tournage ont arpenté tous les districts de la région de Kharkiv. Ils ont recueilli et filmé plus de 30 « histoires ». Les témoins ne portent pas de jugements sur les événements, ils ne tirent aucune conclusion. Même le terme de la « famine artificielle » (HOLODOMOR en ukrainien) n’est jamais prononcé par ces hommes et ces femmes au destin hors du commun.

Une résolution du Parlement européen du 23 octobre 2008 reconnaît l’Holodomor comme un crime effroyable perpétré contre le peuple ukrainien et contre l’humanité.

Nous vous remercions d’être venus pour rendre hommage aux victimes de Holodomor. On vous propose ici de lire un article écrit par Maroussya Denysenko sur les événements dont parle le film.

Le film « Jorna » signifie aussi bien la meule qui moud les grains de blé que les gerbes mêmes qu’on ramasse dans les champs. Elles symbolisent la nourriture élémentaire  dont ont été volontairement privés des millions d’Ukrainiens durant la famine des années 1932-1933 et que les Ukrainiens ont nommée HOLODOMOR, c’est-à-dire la torture par la faim.
Le film fait référence à ce que les manuels d’histoire appellent la Grande Famine dont les conséquences ont été particulièrement terribles sur le territoire d’Ukraine soviétique. C’est cela, cette masse incompréhensible de morts, qui a interrogé de grands historiens hors de l’Union soviétique dans les années 70, lorsqu’on a commencé à découvrir en Occident qu’une volonté d’éradication systématique des koulaks ukrainiens avait été mise en place.
Les années 1926 et suivantes, conformément à la constitution de la République soviétique, avaient vu émerger en Ukraine, un mouvement en faveur de l’ukrainisation,  porté par de jeunes intellectuels mais aussi et surtout par l’esprit indépendant des koulaks, ces paysans qui aimaient leur terre au sens propre comme au sens figuré, dépositaires de la culture ukrainienne, des  traditions ukrainiennes et aussi de la langue ukrainienne. Les koulaks s’opposaient à la politique de la collectivisation massive des terres et des directives de plus en plus répressives émanant de Moscou et de STALINE qui affirmait que la paysannerie ukrainienne mettait en danger la « construction bolchévique », position affirmée également par KOSSIOR, sécrétaire général du Comité Central du Parti communiste bolchévique d’Ukraine (1).  Staline disait déjà en 1932 : « L’Ukraine est la principale question, il ne faut pas la perdre et la transformer en forteresse bolchévique » (2).
La grande famine, en Ukraine, a provoqué, selon les estimations d’historiens et de démographes, plus de 4 millions de morts dont il était strictement interdit de parler dans l’Ukraine soviétique. Des historiens et politologues on travaillé et travaillent encore sur cette question et cet interdit, tabou absolu. La famine n’aurait pas existé… du moins, c’est ce que l’ont voulait parvenir à enraciner dans le subconscient collectif du citoyen soviétique ukrainien.
Actuellement, cette grande famine est reconnue comme génocide par 24 pays mais il existe chez les historiens et les politologues deux courants :
Pour les uns, il s’agit d’une catastrophe à la fois climatique et surtout une des conséquences de la collectivisation forcée et très mal pensée,
Pour les autres, il s’agissait aussi d’éradiquer les koulaks, porteurs de nationalisme ukrainien et par conséquent, opposants au grand mythe de la construction de l’avenir radieux soviétique et de l’homme soviétique.
Il faut savoir que dès 1948,  Raphaël LEMKIN (3),le juriste international, juif polonais, à qui l’on doit la notion et la définition de ce qui constitue un génocide interpelait le monde sur les événements qui s’étaient déroulés  en Ukraine depuis les années   1920, 1926, et surtout dans les années 1930-1933. D’après LEMKIN,  le gouvernement soviétique central a utilisé « l’arme la plus terrible de toute—la famine—» pour éradiquer toute velléité des paysans ukrainiens à se distinguer de Moscou.
Actuellement, Andrea GRAZIOSI, historien-chercheur italien, spécialiste  du Holodomor,  écrit que « si la volonté n’était pas prédéterminée, la famine a donné à Staline l’occasion d’exterminer ceux qui le gênaient dans sa construction d’un état bolchévique »(4). En cela, il rejoint LEMKIN qui, dans la dernière conférence(5) qu’il avait tenue en 1953 avant sa mort, affirmait qu’en Ukraine l’attitude soviétique ne relevait pas « simplement de crimes de masse. Elle relève de génocide, de destruction, non seulement d’individus mais aussi d’une culture et d’une nation. » Et il précisait ceci : « Ce dont je veux parler est peut-être l’exemple type du génocide soviétique, son expérimentation la plus ancienne et la plus achevée en terme  de russification—la destruction de la nation ukrainienne ».
Une question se pose tout de même :
–   pourquoi le monde a-t-il si longtemps ignoré l’avertissement que donnait LEMKIN ? En quoi, ce que le monde avait reconnu comme juste pour l’affirmation du génocide  au procès de Nuremberg  n’était-il plus juste ni adéquat lorsqu’il s’agissait du peuple ukrainien ?
Pour revenir au film, la volonté de la cinéaste-documentariste est de présenter les témoignages et souvenirs des personnes qui ont vécu le HOLODOMOR « sans commentaire, sans conclusion, sans jugement ». Le film, d’Anna Gin (6), ne donne pas d’explication afin de laisser au spectateur sa propre liberté de jugement.

Maroussia DENYSENKO
1. « A l’heure actuelle, le danger principal vient du nationalisme ukrainien… », dans IZVESTIA, 2 décembre 1933, extrait de son discours « Les résultats et tâches immédiates dans la mise en place de la politique nationale en Ukraine ».
2. Lettre de Staline à Kaganovitch, 11 août 1932, publiée en 2000 dans « NIEZAVISSIMAJA GAZETA » à Moscou ; « Si nous ne nous mettons pas à corriger la situation en Ukraine, nous pouvons perdre l’Ukraine. Il faut se poser pour but, au plus court terme, de transformer l’Ukraine en une vraie forteresse de l’URSS ; en une vraie république exemplaire… »
Voir aussi le travail de l’historien-chercheur, Youriy CHAPOVAL, spécialiste ukrainien du HOMODOMOR, publication « HOLODOMOR des années 1932-1933 en Ukraine : une tragédie inconnue », Kyiv, Ed. parlementaires d’Ukraine, 2008. Documents d’archives.
3. Raphaël LEMKIN : juriste international à qui l’on doit la notion et la définition de génocide, dont les travaux ont servi au tribunal de Nüremberg.
4. Andrea GRAZIOSI : italien, historien-chercheur, spécialiste de l’union soviétique, de l’Ukraine et du HOLODOMOR. Voir biographie ci-jointe.
5. dernière conférence de Rafaël LEMKIN donnée en 1953 in documents de Rafaël LEMKIN, Départements des manuscrits et archives, Bibliothèque de New-York, Fondations Astor, Lenox et Tilden, boîtes 2, dossiers 16.
6. Anna Gin, auteure du documentaire, ukrainienne.
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